Les lieux ont soif

Publié le par Nectaire Tempion


 

Le 2 août 2009, une personnalité investie de fonctions officielles a dit à la radio qu’en certaine circonstance la Chine n’avait pas ouvert la bouche. Tous les auditeurs ont compris qu’à Pékin qui de droit n’avait pas pris position sur la question.

Littéraire, le procédé voue depuis des siècles la trahison de Banquet à une juste exécration. Mais il est usuel au comptoir du bistrot et, bien sûr, dans le journal. Mon lecteur en a tellement l’habitude qu’il n’y prête aucune attention.

Moi, si. Il y a fort longtemps, j’avais envisagé de tenir un registre, composé d’extraits de presse fidèlement recopiés, sous le titre : « Les amours des lieux ». Exemple, garanti authentique  : « L’Iran prend langue avec l’Irak ». Noyé sous la matière, je dus presque aussitôt renoncer. Certes, les diplomates de jadis en ont écrit bien d’autres sur les mœurs de la Porte, mais nul n’a jamais cru qu’il s’agissait d’une vraie porte. Au vieux sérail, la porte en question donnait sur les bureaux du grand vizir. On disait donc la Sublime Porte comme on dit Matignon, l’Elysée, le Kremlin ou la Maison-Blanche. Mais de nos jours ?

En janvier 1998, je soutins devant des stagiaires en formation continue que la Couronne britannique avait cédé, et non rétrocédé, la colonie de Hong Kong à la république populaire de Chine. Après quoi, quelqu’un objecta :

- Oui, M’sieur, mais, en fin de compte, l’Angleterre a quand même rendu Hong Kong à la Chine ? 

Les habitants de ce territoire ne furent pas consultés : la déesse Perfide Albion avait arraché Hong Kong à sa consœur Chine éternelle, et devait le lui rendre. Que la soustraction ait eu lieu sous la dynastie mandchoue et la restitution sous le Parti communiste chinois n'a aucune importance : les dirigeants, les dynasties et les régimes ne sont que déguisements dont s'accoutrent les dieux, comme vous, Madame, changez de robe.

Oui mais, qui incarnait alors la Chine éternelle ? Deux prétendants étaient en lice, l’un à Pékin, l’autre à Taïpeh. Le gouvernement de Sa Très Gracieuse Majesté, qui incarne la Perfide Albion, a reconnu internationalement la république populaire de Chine en 1950, et du même coup cessé de reconnaître la république de Chine, comme avatar accrédité de la Chine éternelle. Donc, la question ne s'est pas posée non plus.

Et Le Pirée ? Un homme, un porc, en tout cas pas un sujet de droit international : un dieu quand même, comme tout lieu. En témoigne ce cas de repentir actif, auquel le « Journal des Arts », en son N° 2 d’avril 1994, page 7, avait consacré quelques lignes :

" Athènes. Combattant en Crète pendant la seconde guerre mondiale, un soldat australien avait réussi à subtiliser trois colonnes ornées d'inscriptions dans les salles du Musée d'Heraklion, en Crète. James Wilson est mort récemment et son fils a décidé de rendre ces colonnes au Musée archéologique. Selon le professeur Norman Ashton, du Département d'archéologie de l'Université de l'Australie de l'Ouest, deux des colonnes sont datées du II ° siècle avant J-C, et la troisième du III ° siècle avant J-C. "

Rien, dans ce texte, ne laisse supposer l'intervention à un moment quelconque, de l'Etat fédéral d'Australie, sujet de droit international. Il n'y a pas d'Etat crétois, sujet de droit international. Australie et Crète ne peuvent donc pas êtres entendus en ce sens.

0r, l'entrefilet est titré : " L'Australie rend des colonnes minoennes à la Crète”.

J'en conclus que le dieu Australie s'était métamorphosé en soldat australien pour voler quelque chose au dieu Crète ; pris de remords, il a fait mourir sa première incarnation, et s'est métamorphosé en fils du défunt pour restituer son bien au dieu victime du vol.

Les hommes ne sont que l'apparence des dieux : si un consommateur marocain demeurant à Strasbourg achète ses merguez à un charcutier turc établi de l'autre côté du pont de Kehl, l'Allemagne vend des merguez à la France.

Un dernier mot : les dieux sont éternels, donc rétroactifs. Demain va être institué un nouvel Etat : la république socialiste, démocratique et populaire du Pétaouchnoque, dont le président sera le grand dirigeant révolutionnaire Nectaire Tempion, qu’il ne faut pas confondre avec le méprisable Nestor Grimpion, ancien dictateur du Saloparstan (on dit : un président, un ancien dictateur). Il en résultera que le dieu Pétaouchnoque existera depuis le big bang. Ergo, les trésors archéologiques produits sur son territoire il y a trois millénaires et pillés (inventés, disent les colonialistes) il y a trois siècles seront depuis toujours sa propriété. Ils devront quitter les réserves du Musée britannique et le salon de Madame X pour orner le palais de Son Excellence le président Tempion, père du peuple et de la patrie réunis, en qui s’incarne dès à présent le dieu. C’est une question d’élémentaire moralité internationale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article