"Crime et châtiment

Publié le par Nectaire Tempion

L’importance de ce roman russe du XIX° siècle  pour la compréhension de notre temps est reconnue. Le succès de Lénine avait démonétisé le nihilisme. Sa résurgence remonte au fameux attentat contre l’hôtel du roi David, à Jérusalem. Ce qui échoue est abandonné, ce qui réussit, imité.

 

On se reporte ici, au Livre de Poche (N° 3110), traduction d’Elisabeth Guertik, entre une préface de Nicolas Berdiaeff et des commentaires de Georges Philippenko, qui cite “ l’analyse saisissante ” de son thème par Dostoïevski, avant de le rédiger :

 « C'est le compte-rendu psychologique d'un crime. L'action est actuelle, elle se passe cette année. Un jeune homme, renvoyé de l'université, d'origine modeste et vivant dans le plus complet dénuement, poussé par sa légèreté d'esprit, par la fragilité de ses principes, cédant à l'influence de certaines idées bizarres, « mal digérées » qui sont dans l'air, a décidé de tuer une vieille femme, conseillère titulaire, et usurière... et cela afin de faire le bonheur de sa mère qui vit au fond de la province, d'arracher sa soeur, qui travaille comme gouvernante chez des propriétaires, aux entreprises déshonnêtes du maître de maison, entreprises qui la menacent des plus terribles conséquences, terminer ses études, partir pour l'étranger et pour le restant de ses jours être honnête, ferme, inébranlable dans l'accomplissement de son «devoir humanitaire envers ses semblables » ; par tout cela, naturellement, il effacera son crime, si on peut appeler crime cet acte commis contre une vieille femme sourde, bête, méchante et malade qui ne sait pas elle-même pourquoi elle vit et qui serait peut-être morte de sa belle mort un mois plus tard.

 « Bien que de tels crimes soient très difficiles à réaliser, c'est-à-dire qu'ils sont trahis par l'évidence des preuves contre l'assassin et laissent une part immense au hasard, lequel livre toujours le coupable, il réussit par miracle à accomplir son forfait vite et avec un plein succès.

 « Il passe après cela presque un mois jusqu'à la catastrophe finale. Il n'y a et il ne peut y avoir le moindre soupçon contre lui. Mais c'est à ce moment que se développe tout le processus psychologique du crime. Des questions laissées sans réponse se dressent devant l'assassin, des [p. 604/605]   sentiments insoupçonnés et imprévisibles tourmentent son coeur. La justice divine, la loi des hommes finissent par l'emporter et à le contraindre à se livrer lui-même. Il est contraint à faire cela pour pouvoir, même au prix des pires souffrances au bagne, rejoindre la communauté des hommes, car le sentiment de solitude, d'abandon qu'il a éprouvé tout de suite après avoir commis son crime, l'a épuisé. La loi de la justice et la nature humaine ont pris le dessus. Le criminel décide lui-même d'accepter les souffrances pour se laver de son péché. »

Elles le rédimeront, dans la pure tradition de l’orthodoxie russe, mais ceci est une autre histoire.

Un tel argument aurait pu inspirer vingt pages à Maupassant, deux cents à Paul Bourget ; Dostoïevski en tire un roman-fleuve, car il le noie sous un déluge de dialogues fastidieux et de détails oiseux (un personnage secondaire arbore des favoris blonds en forme de côtelettes). Même à l’adolescence, ça tombe des mains. Mais, comme des croûtons dans la soupe, flotte une substantifique moelle, qui valut à l’auteur une flatteuse réputation : réac.

Quelles sont donc ces “ idées bizarres, mal digérées, qui sont dans l’air ” ? L’auteur en parle peu. Il se gausse des fouriéristes, dont la fréquentation lui avait valu un séjour en Sibérie ; ignore paisiblement Marx ; se tient coi sur Proudhon, Bakounine, Herzen ; en revanche, son personnage principal, cas pseudo-clinique puisque imaginaire, préfigure les nietzschéens russes. Monsieur Philippenko relève [p. 615] : “ on comprend que Nietzsche ait pu dire de lui « qu’il a été le seul qui lui ait appris quelque chose en psychologie » ”. Mais le mot “nihiliste ”, dû à Tourgueniev (un ami de Dostoïevski, comme Herzen), est antérieur (1861).

Si j’avais seize ans, je plaiderais pour un nietzschéisme art déco : le surhomme descend de son Hispano pour faire sa culture physique sur le stade. Ensuite, il passera à la galerie Charpentier pour examiner un céladon coréen du XII° siècle ; le cas échéant, il laissera une commission. Puis il gagnera sa maison, construite par Mallet-Stevens, où l’attendent ses deux super-chiens (ric et rac), sa super-nana, qui ne porte pas de corset car elle travaille ses abdominaux au saut du lit, tous les matins, et ses super-enfants, un de chaque sorte, que Tamara de Lempicka est justement en train de portraire. Ce soir, les deux époux assisteront à un concert Satie. L’été prochain, ils pratiqueront le naturisme sur leur yacht, en Méditerranée.

Oui, mais, le vil métal, pour financer cette vie inimitable ? Contingence vulgaire, à laquelle la récupération capitaliste a pourvu. Souvenez-vous : les frères Rapetout ont percé le coffre d’onc’ Picsou, et emporté trois cents millions de pistoles. Les gredins ont rejoint les cousins Dalton au pénitencier, mais le cerveau de l’opération n’a pas été identifié, ni le magot retrouvé. Le deuil de l’onc’ Picsou fait peine à voir ; certes, sa fortune n’a pas été écornée, à peine égratignée,  mais le célèbre avare éprouve pour ses sous les sentiments du bon pasteur pour la brebis égarée :

Un seul écu vous manque, et tout est dépeuplé.

Mais je lis un reproche dans votre regard : trop sage. Où sont les partouses, les bitures, la défonce ? la fée verte, le divin bambou, la cocaïne, la mescaline ? les cadavres exquis, la raison en vacance, le retour du refoulé? Où est l’ivresse dionysiaque ? Tristan Tzara vous avait pourtant prévenu : “ Ne vous y trompez pas, bourgeois, c’est toujours de la merde ”. Et puis, j’ai beau me forcer, je reste un vieux pépère apollinien, qui tient Heredia pour insurpassable. A Rimbaud, je préfère Théodore de Banville, voire Barbey d’Aurevilly :

“ Je hais les tours de Saint-Sulpice,

Et quand je les rencontre,

Je pisse

Contre ”.

 

Quel était le mobile de la transgression nihiliste ?

“ C'est le compte-rendu psychologique d'un crime ”. Psychologique. Le taedium vitae du héros, si l’on ose dire, n’est qu’une mise en bouche auprès des affres qu’il endure, après le passage à l’acte.

[p. 286] “...tous les fondateurs et législateurs de l'humanité, à commencer par les plus anciens et en passant par les Lycurgue, les Solon, les Mahomet, les Napoléon et ainsi de suite, étaient tous jusqu'au dernier des criminels, ne serait-ce que pour la seule raison qu'en instaurant une nouvelle loi, ils enfreignaient par là même l'ancienne, pieusement observée par la société et transmise par les ancêtres, et qu'ils ne s'arrêtaient bien entendu pas davantage devant le sang, si seulement le sang (parfois tout à fait innocent et glorieusement versé pour l'ancienne loi) pouvait leur être de quelque secours. Il est même remarquable que la plupart de ces bienfaiteurs et fondateurs de l'humanité aient fait verser des fleuves de sang ”. Evidence à laquelle souscrit tout réactionnaire. Mais, ajoute Raskolnikov, “ j’en déduis que tous les hommes, non seulement les grands mais aussi ceux qui sortent tant soit peu de l'ordinaire, c'est-à-dire si peu que ce soit capables de dire quelque chose de nouveau, doivent tous, par leur nature même, être des criminels, - plus ou moins, bien entendu. Sinon il leur est difficile de sortir de l'ornière dans laquelle, encore une fois par leur nature même, ils ne peuvent naturellement pas accepter de rester et, selon  moi, ils ont même le devoir de ne pas l'accepter”.

Page 287, il nous dévoile son idée maîtresse : “ selon les lois de la nature, les hommes se divisent, en général, en deux catégories : l'inférieure (les êtres ordinaires), c'est-à-dire en quelque sorte le matériau ne servant uniquement qu'à la procréation de ses semblables, et les hommes proprement dits, c'est-à-dire ceux qui ont le don ou le talent de dire, dans leur milieu, une parole nouvelle. ...la première catégorie, c'est-à-dire le matériau, est composée, en gros, de gens conservateurs de nature, pondérés, qui vivent dans l'obéissance et aiment obéir. A mon avis, ils ont aussi bien le devoir d'être obéissants et il n'y a là absolument rien d'humiliant pour eux. Dans la seconde catégorie, tous transgressent la loi, tous sont des destructeurs ou portés à l'être, selon les capacités. Les crimes de ces hommes sont bien entendu relatifs et multiformes ; pour la plupart, ils exigent, sous des formes très diverses, la destruction de ce qui est, au nom de quelque chose de meilleur. Mais si, pour leur idée, il leur faut enjamber même un cadavre, du sang, à mon avis ils peuvent en bonne conscience se donner eux-mêmes la permission de le faire, du reste en fonction de l'idée et de son envergure... D'ailleurs, il n'y a pas à s'alarmer outre mesure : la masse ne leur reconnaît presque jamais ce droit, elle les exécute et les pend (plus ou moins) ” [plus ou moins ?], “ en accomplissant par là tout à fait légitimement sa destination conservatrice, avec cette réserve toutefois qu'aux générations suivantes cette même masse place les suppliciés sur un piédestal et les vénère (plus ou moins). La première catégorie est toujours maîtresse du présent, la seconde est maîtresse de l'avenir. Les premiers maintiennent le monde et l'accroissent numériquement ; les seconds font avancer le monde et le conduisent au but ”.

Dans cette mission romantique, les hommes “ extraordinaires ”, dont je ne suis pas, sont donc fondés à marcher sur le ventre des hommes “ ordinaires ”, dont je suis. Soit dit sans fausse modestie, car l’humanité ordinaire abonde en talents. Ouvrez un dictionnaire : pour un Erostrate, vous trouverez mille Aristote. Pour un De Gaulle, homme d’exception, pléthore de contemporains intéressants : le Dr  Schweitzer et son cousin Sartre, Maurice de Broglie et son frère Louis, Colette et son beau-fils Bertrand de Jouvenel, Jean Cocteau et Jean Marais, Roger Peyrefitte et son neveu Alain, Tigre, le fils adultérin que Pierre Louys fit à Gérard d’Houville (la comtesse Henri de Régnier, née Marie de Heredia), Anouilh, Bao Daï, Camus, Coco Chanel et tutti quanti. Je me demande ce que Louise de Vilmorin a pu trouver à André Malraux, cet homme d’exception au petit pied. Les nihilistes sont des surhommes nains.

C’est là que le bât blesse à notre anti-héros.

[p. 302] : “ Par moments, il tombait en arrêt devant quelque pensée.

 « Non, ces hommes-là ne sont pas ainsi faits ; un véritable maître à qui tout est permis, dévaste Toulon, organise un massacre à Paris, oublie son année en Egypte, dépense demi-million d'hommes dans la campagne de Moscou et s'en tire par un calembour à ViIno ; et c'est à lui encore qu'après sa mort on érige des idoles, donc tout est permis.

 Non, ces hommes-là, il faut croire, sont faits d'airain et non de chair ! »

 Une pensée soudaine, venue hors de propos, le fit presque rire tout à coup :

 « Napoléon, les Pyramides, Waterloo, et une sale petite vieille décharnée, veuve d'un régistrateur de collège et usurière, avec un coffre rouge sous son lit... Est-ce que Napoléon se serait fourré sous le lit d'une vieille ! Eh, quelle misère !... » ”

 [p. 303] : “ Ce n’est pas un être humain que j’ai tué mais un principe ! Or, je l’ai bien tué, ce principe, mais quant à l’enjamber, je suis resté de ce côté-ci ”...

 Il y revient pages 454-455 : “ supposons par exemple que Napoléon se serait trouvé à ma place et que, pour commencer sa carrière, il n’eût eu ni Toulon, ni l’Egypte, ni le passage du Mont-Blanc mais, au lieu de toutes ces choses belles et monumentales, tout simplement quelque petite vieille ridicule que, par dessus le marché, il faut encore tuer pour pouvoir lui dérober l’argent caché dans son coffre (dans l’intérêt de la carrière, tu comprends ?) ; eh bien, s’y serait-il décidé, à défaut d'autre solution ? N'aurait-il pas été rebuté parce que cela aurait été vraiment trop peu monumental et... aussi un péché ? ...cette question m'a tourmenté pendant très longtemps, tant et si bien que j'ai eu terriblement honte en comprenant enfin ... que non seulement cela ne l'aurait pas rebuté mais que l'idée que ce n'était pas monumental ne lui serait pas venue... et qu'il n'aurait même pas compris de quoi il y avait là à être rebuté. Si seulement il n'avait pas eu d'autre solution, il aurait sans aucune hésitation fait en sorte de l'étrangler,  sans lui laisser même le temps de souffler un mot ! Eh bien, moi aussi... je suis sorti de mon hésitation... et j'ai étranglé, à l'exemple de cette autorité ”. A l’exemple, vraiment ?

Page 286, Raskolnikov soutient que “ si, par suite de telles ou telles autres conjonctures, les découvertes de Kepler et de Newton n'avaient en aucun cas pu être portées à la connaissance de l'humanité autrement qu'au prix du sacrifice de la vie d'un homme, de dix, de cent hommes et ainsi de suite, qui auraient gêné ces découvertes ou qui se seraient mis en travers de leur chemin, Newton aurait eu le droit et peut-être même le devoir... d'éliminer ces dix ou ces cent hommes afin de faire bénéficier de ses découvertes l'humanité entière. Il ne s'ensuit d'ailleurs nullement que Newton aurait eu le droit selon son bon plaisir de tuer le premier venu ou de voler chaque jour au marché ”.

Mais, justement, les travaux de Kepler, de Newton ni d’aucun autre savant sérieux n’ont jamais rien exigé de semblable. En revanche, ceux du Dr Mengele n’ont pas convaincu la communauté scientifique...

Pages 458-459 émerge la lucidité : “ si je me demande si l’homme est un pou, c’est donc que l’homme n’est déjà plus un pou pour moi, qu’il ne l’est que pour celui qui n’y songe même pas et qui va de l’avant sans se poser de questions...Dès l’instant que je me suis torturé pendant tant de jours pour savoir si Napoléon s’y serait ou non décidé, c’est que je pensais déjà nettement que je ne suis pas un Napoléon... ”. Dure vérité. “ j’ai tué pour moi, pour moi seul... J’avais besoin alors d’apprendre, et d’apprendre au plus vite, si j’étais un pou comme tout le monde ou un être humain . Si je pouvais ou non transgresser. Si j’oserais ou non me baisser et prendre. Si j’étais une créature tremblante ou si j’avais le droit... le diable m’a bien entraîné d’abord et... ce n’est qu’ensuite qu’il m’a expliqué que je n’avais pas le droit le droit d’entreprendre cela parce que je suis un pou comme les autres. ”

 

Satan pêche le pou à l’orgueil puis l’enferme dans le désespoir. Le suicide a fait rage parmi les nihilistes russes. D’où l’idée d’exploiter cette propension : nous retrouvons l’époque actuelle. Dans un dessin humoristique, un ayatollah pousse-au-crime promet à un volontaire pour l’attentat suicide : “ On donnera ton nom à un abribus ”. Sans compter le jardin d’Allah et les soixante-dix houris toujours vierges réglementaires. Et ça marche.

Mais la cible a changé. Au XIX° siècle, qui prit fin en 1914, les petites vieilles n’avaient rien à craindre. Les nihilistes, et les anarchistes, assassinaient de hautes personnalités, comme Stolypine qui, abattu à l’opéra, cria “ vive le tsar ”, et mourut. Mentionnons aussi le sadique Arno (je me demande si l’orthographe est correcte), dont le grand-père, Organisateur de la victoire, avait tiré en deux mois soixante millions de la Belgique. Loin de moi l’idée de reprocher à quiconque les méfaits de son grand-père, mais le petit-fils, au lieu de faire avancer la physique, comme son oncle, ou de cultiver la sagesse à l’ombre de ses bergamotiers, brigua avec succès la présidence de la République et devint donc le julot casse-croûte de la femme sans tête. Paix à tes cendres, ô Caserio ! Certes, tu ne tueras point, mais un sadique Arno, alors qu’au revolver, au couteau, à la bombe, la chasse au prince, mâle et femelle, était ouverte toute l’année... Heureusement, plus d’un maladroit rata son coup. Mais les attentats réussis ne servirent à rien, sauf le dernier qui, perpétré par un nationaliste serbe,  déboucha sur la première guerre mondiale. On voit poindre ici l’imitation des nihilistes par les nationalistes. Depuis la fin de la seconde, des révolutionnaires en tout genre s’y adonnent, suicidairement ou non : par exemple, des Arabes japonais. Les petites vieilles ont tout à craindre, comme tout un chacun, car beaucoup d’attentats sont pratiqués à l’aveugle : les morts et les blessés sont ceux qui se trouvaient là, lors de l’explosion. Cette méthode, bien plus efficace que la précédente, génère la joie chez les amis et la lâcheté chez les ennemis, si la fermentation a été bien menée, et dans le cas contraire, l’embarras chez les amis et la soif de vengeance chez les ennemis. Après l’attentat de New York, au World Trade Center, vengeance, après celui de Madrid, en gare d’Atocha,  lâcheté.

Va falloir que je m’explique sur la fermentation et la fomentation.

 

 

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