De l'élite

Publié le par Nectaire Tempion

De l’élite

Jadis, on disait : l’élite de ceci ou bien cela d’élite. Employé absolument, on ne la rencontre chez Littré que dans des acceptions désuètes (choix, volonté), avec une exception, empruntée à Montaigne, donc déjà proche du vieux français : “La prudence est l’eslite entre le bien et le mal” : est-ce encore le choix, déjà la fleur, ou bien les deux, mon général ?

Taine utilise le mot avec l’article indéfini : “ La Révolution traite la noblesse comme Louis XIV avait traité les protestants. Dans les deux cas, les opprimés formaient une élite. Dans les deux cas, on leur a rendu la France inhabitable. On les a réduits à l’exil, et on les a punis de s’exiler ”.

En revanche, le “Maxi-dico”, concurrent du “Petit Larousse”, retient, avec l’article défini, au singulier : “Ensemble de personnes tenues pour les meilleures dans une société, une discipline ”, et au pluriel “ personnes qui tiennent le premier rang dans une société, dans une dicipline ”. Quels sont les meilleurs, au sens étymologique, qui tient le premier rang, au sens mondain du terme ? Les aristocrates. Ceux qui forment l’élite, ou les élites, comme on voudra, se prennent pour supérieurs.

Tautologie : l’élite est le fruit d’un recrutement élitaire, d’une sélection, comme on dit depuis mai 68.  La prétention à constituer l’élite est apparue dans le gratin de la fonction publique. Le père Soupe n’était qu’un employé ; Monsieur le préfet, en revanche, faisait partie de l’élite. Toutefois, les titulaires d’un diplôme universitaire jugèrent qu’ils en étaient. Ainsi, le vétérinaire de La jument verte a déploré l’absence, dans les chemins de fer, entre la première, trop coûteuse, et la deuxième, trop commune, d’une deuxième classe (élites). A l’époque, il y en avait trois. De même, les bacheliers ont snobé les titulaires du brevet supérieur : les primaires. Jusqu’où l’élite descend- elle donc ?

Jusqu’au tréfonds de la race arienne ? Psychologiquement, on a toujours besoin d’un plus petit que soi. Mais le recrutement de l’élite est scolaire. Le certif est tout de même léger. Faut imaginer autre chose pour se croire supérieur et c’est vite trouvé : la race des seigneurs.

Mais soyons sérieux : l’élite reconnue, au moins officieusement, se compose des dirigeants. Cette situation a inspiré quelques lignes du journal que j’eus la faiblesse de tenir:

Malaise dans la civilisation

Les élites sont incomprises.

C’était déjà le cas des poètes au XIX° siècle.

Mais cette fois, c’est grave : les moins alarmistes parlent de crise, les autres de divorce, entre le peuple et les élites.

Cela menace la démocratie, c’est-à-dire le pouvoir des élites.

L’hydre du populisme se dresse devant nous.

Foutre ! N’y aurait-il aucun énarque, aucun polytechnicien, ni même aucun autodidacte, mettons licencié en droit, D.E.S. de sciences po, à l’état-major du Front National ?

Mais au lieu de persifler, je ferais mieux de m’interroger sur la cause du phénomène.

Loin d’être une découverte, la bêtise du peuple est un lieu commun ressassé, depuis, je crois, Sedan, jusqu’en des bouches qui  voudraient bien péter plus haut que leur cul.

On précise rituellement qu’elle est incommensurable.

Aveugles sur leur intérêt, les quarante-huitards avaient rétabli le suffrage universel. Revenir, après 1870, au vote des capacités, eut ressuscité le parti de Badinguet. Pas au Parlement, bien sûr, mais dans le peuple. Force était donc de vivre avec.

D’où la médiocrité croissante des élus. Les nouvelles couches, hélas ! n’avaient pas usurpé leur nom. Rien n’égalait en nullité la Chambre des députés, en raison de la loi du multiplicateur : la bêtise d’une assemblée est celle du plus bête de ses membres, multipliée par leur nombre.

C’est, on le sait, l’une des deux seules lois qu’aît jamais dégagées la science politique, l’autre étant l’algorithme du décès en cours de mandat du président des Etats-Unis.

Vers 1910 (je crois avoir lu quelque part : 1912), les grands commis de l’Etat se sont mis à comparer leur propre qualité à la médiocrité du personnel politique. Ces hauts fonctionnaires, qui auraient donné leur chemise pour une invitation chez la duchesse de Guermantes, sans plus de succès que le premier Jaurès venu, ont décrété : “l’élite, ou les élites, c’est nous” .

Ce sont eux.

Mais ne mégotons pas : adjoignons-leur les intellectuels.

Seulement, voilà : fini le temps des avocats sans causes et des médecins sans clients. Les professionnels ont éliminé les amateurs. La fonction publique est devenu l’antichambre d’une carrière politique, l’E.N.A, celle d’une grande carrière politique.

N’étant plus représenté par des imbéciles, le peuple ne se reconnaît plus en ses représentants.

La crise...

*

En fait, ils n’étaient pas si nuls que ça; enfin, pas tous. Maître Aristide Briand et le docteur Georges Clémenceau valaient bien le papa d’Aragon, préfet de police de Paris. Un peu plus tard, l’archicube Edouard Herriot ne manqua pas non plus d’envergure, ni de culture.

Et le cul-bénit que je suis cite à dessein trois bouffeurs de curés.

D’accord, ces raisins sont trop verts, car je ne fais point partie de l’élite : je l’ai avoué dans mon journal, il y a longtemps, à propos des trente-cinq heures :

Promesse électorale

Le passage aux trente-cinq heures s’analyse en une future majoration de salaire, qui creusera l’écart entre salariés et chômeurs.

Mais moi, je veux réduire les inégalités. Voici comment j’ai l’intention de m’y prendre:

La semaine compte 6 jours ouvrables, soit 12 demi-journées.

Or, travailler, les travailleurs n’ont tout de même pas que ça à faire. Pour en tenir un juste compte, la durée légale du travail sera étalée sur 6 demi-journées, 5 si la boîte ferme 2 jours par semaine.

Total :   30 H.

Payées : 30 H.

Bien entendu, les heures ouvrées au-delà de la 30° le seront au tarif des heures sup.

Quant aux 9 H. supprimées, elles seront payées par l’Etat, au S.M.I.C., à tout administré ou agent public non titulaire, de son 16° anniversaire à son trépas.

La dépense publique correspondante sera couverte par un impôt de solidarité bureaucratique, assis sur la part du traitement des fonctionnaires excédant le S.M.I.C.

Egalitaire, non ?

Toutefois, faut pas éxagérer : les anciens élèves de l’Ecole Nationale d’Administration en seront exonérés, eu égard à leur mérite.

Enumérons maintenant les différentes options actuellement défendues :

·                la droite :       39 H.

·                les socialos :   35 H.

·                les cocos :      32 H.

·                moi :              30 H.

Vous avez compris !

J’ai l’honneur de vous annoncer ma candidature aux européennes, comme tête de liste d’une formation en formation.

Sous quelle étiquette ?

J’ai longuement hésité entre Parti Révolutionnaire Ouvrier pour l’Union des Travailleurs, et Mouvement pour l’Election Républicaine et Démocratique des Elites.

Après mûre réflexion, j’ai retenu la première appellation, pour deux raisons : d’abord, je ne fais pas partie des élites, et puis, le M.E.R.D.E., ça ne sonne pas bien, contrairement au P.R.O.U.T.

On vous dit : «  votez dur, votez mou, mais votez dans le trou « .

Quel profit à ce jour avez-vous tiré de cette discipline républicaine ?

Pour changer la vie (la mienne, en tous cas), votez P.RO.U.T. !

Merci d’ avance.

*

On vient de le dire : élite connote mérite. Le fameux édit Ségur de 1785 tendait à promouvoir l’élite des sous-officiers dans les grades de bas-officiers. Fini, le jeune bourge qui s’offrait un brevet de sous-lieutenant, au nez et à la barbe de sergents chevronnés. Ses descendants s’en indignent encore. Faut dire que les sous-off de Louis XVI étaient excellemment formés. Ils ont donné à la Révolution et son fils Bonaparte des généraux qui n’étaient nullement ridicules. Pas des stratèges ; ceux-là, concédons-le, étaient sortis de Brienne, comme Berthier ; mais des meneurs d’homme. Murat commandait la charge en criant : “En avant ! Direction : mes fesses”. En 1789, plusieurs cahiers de la noblesse proposèrent de remplacer par “officier de mérite” l’expression “officier de fortune” qui désignait les officiers sortis du rang. Beaucoup plus tard, mais ça ne date quand même pas d’hier, un gentilhomme a dit d’un personnage, titré successivement par la république de Saint-Marin et le Vatican : “Les grandes puissances s’accordent à couronner les grands mérites”. Le deuxième ordre n’est pas élitaire mais exclusif, car la condition noble obéit à des critères juridiques. Un monsieur, contempteur de tels pinaillages, car seule la surface sociale des gens importait à ses yeux, avait créé une association de familles notables. Or, un beau jour, il met la main sur la pièce qui lui manquait pour prouver. Abandonnant la présidence de son association, il adhère à l’A.N.F....

Sous un régime où le système scolaire s’est substitué à l’ordre social, tout comme dans le Céleste empire, la tentation est forte de le caricaturer dans un esprit pseudo-chinois. J’y avais cédé, rédigeant quelques pages sur l’érection, non, l’élévation de M. Rat qui chie sur le trône du Dragon. Un mien copain, écrivain de renom, m’avait incité à poursuivre, pour en tirer cent-cinquante pages. Mais j’ai manqué de souffle : plus j’allongeais la sauce, plus ça devenait pédant. Je ne suis pas allé plus loin que les orientations séguino-compatibles de M. Bas de lin, un spécialiste du bas de laine, et de M. Chèvre bien encornée, rebaptisé ensuite, plus phonétiquement, M. Saute au gain. Voici un passage du premier jet, moins emmerdant que la version définitive, laboreusement calquée sur les positions de feu le citoyen Séguin :

Quelques mois avant l’ouverture de officielle de sa campagne, M. Rat qui chie n’avait encore aucune idée de ce qu’il allait promettre, mais il avait déjà trouvé un ton et un style : il incarnerait la hardiesse et le renouveau, face aux idées reçues et à l’immobilisme résigné. Son but était de rassembler des espoirs sur son nom, bien au-delà de sa clientèle habituelle, qui était aussi celle de M. Couille molle, dont il souhaitait se démarquer, sans toutefois effaroucher celle-ci.

Cela demandait réflexion.

·                La Voie est-elle inconcevable, ou impermanente, demanda Prune, sa fille.

·                Je m’en fous, répondit M. Rat qui chie, puisque, de toute façon, elle est indicible, et que, justement, c’est de dire que j’ai besoin.

·                Sans doute, mais la Voie fait surgir l’être du néant. C’est bien ce que vous voulez? Il faut chercher la Voie.

·                Retourne au gynécée, et brode des chaussons, ordonna le père, excédé (on le comprend).

·                En ce cas, riposta l’effrontée, comment répondrai-je pour vous au téléphone? (un appareil barbare, mais pratique, inventé par un Algonquin).

·                Avec un téléphone portable ! (le dernier cri de la technique).

Elle se retira. Mais les insolences taoïstes de Prune excitèrent la mémoire du fin lettré qu’était son père :

“Trente rayons convergent au moyeu,

Mais c’est le vide médian

Qui fait marcher le char”.

L’idée était trouvée : il serait le vide médian. Le reste était affaire de mise au point.

Deux tempéraments opposés firent office de rayons : M. Saute au gain, et M. Bas de lin.

... Je répète : …

Qu’entendre par mérite, qu’entendre par vertu, comment organiser l’égalité des chances?

Ne tournons pas autour du pot : hormis le tirage au sort et la reconnaissance des moines réincarnés, les modes de recrutement des gros bonnets se limitent à deux : l’hérédité et la foire d’empoigne.

La vertu à promouvoir n’est donc ni celle du saint, ni celle du sage, mais celle de l’arriviste, qu’il s’agit de muer en nouveau riche, par la voie, peu recommandable, des affaires, ou mieux, par la carrière des honneurs. Pour autant, bien sûr, que les deux filières puissent être dissociées.

Contrairement aux dires de Mencius, l’homme est une bête féroce, qui fait peur même aux crocodiles. Pour s’arracher à un milieu modeste, et marcher sur le ventre de dangereux rivaux, le parvenu a dû déployer une agressivité encore supérieure à la moyenne. C’est ce qui en fait la vertu.

Mais ses descendants, qui se seront donné la peine de naître, une cuiller d’or à la bouche, perdront graduellement, et parfois rapidement, l’énergie du fondateur de la lignée.

Un simple soldat turc, devenu général à la force d’un bras qui, tant de fois, etc., s’en sert pour renverser le chah ; son arrière-petit-fils, amolli par les délices du sérail, compose des vers dans son jardin, jusqu’à ce qu’un autre traîneur de sabre le détrône à son tour.

Certes, le mandat céleste ne descend pas jusqu’aux potentats de la Perse, barbares qui ne sont même pas soumis. Mais une loi de la nature élimine les dynasties décadentes au profit de vigoureux salopards dont la progéniture, devenue décadente, sera éliminée.

Plus d’un barbare criera au cynisme chinois : rampe devant le pouvoir lorsqu’il est fort, poignarde son détenteur dans le dos lorsqu’il est faible, telle est la volonté du Ciel ! Les nobles manchous ont cru montrer aux fonctionnaires chinois, ces prétentieux incapables, leur raffinement politique en plaçant un enfant sur le trône du Dragon, en 1644 de l’ère chrétienne, mais ils n’ont révélé que leur décadence précoce.

Bien sûr, certaines dynasties se maintiennent, parfois très longtemps, après avoir perdu le pouvoir. Le souverain inaugure les chrysanthèmes, ou les latrines, jusqu’à ce qu’un amateur d’inaugurations juge son palais à son goût, et y prenne sa retraite politique.

Mais le peuple a-t-il besoin de potiches, ou même de retraités ? Tel n’était pas l’avis de M. Saute au gain. Selon lui, l’Etat, fer de lance de la Nation, elle-même creuset de la civilisation, exigeait à sa tête une volonté forte, donc une succession au mérite, grâce à un pacte adynastique, ou, si vous préférez, républicain.

Qu’entendre par mérite ?

Dans la société (la bonne, nos familles...), une femme qui a du mérite, c’est une dame qui n’a pas d’argent ; et un homme qui a du mérite, c’est un monsieur qui n’est pas noble, mais on le fréquente quand même, s’il est amusant.

Cette pensée-crime, justiciable de la lanterne, n’en est que plus éclairante : le mérite consiste à surmonter un handicap. Un étudiant infirme a plus de mérite qu’un étudiant ingambe, un candidat peu doué plus de mérite qu’un candidat surdoué, et l’auteur de ces lignes, disciple sans talent, beaucoup plus de mérite que le grand Sseu-ma Ts’ien.

A résultats égaux, efforts inégaux; à efforts égaux, résultats inégaux.

Il est dans la nature humaine de revendiquer l’égalité avec ses supérieurs, et de la contester à ses inférieurs, ou ceux qu’on tient pour tels (les barbares, par exemple). Mais où git-elle ?

Pas entre les fonctionnaires et les administrés, bien sûr : le mandarin ne se prosterne pas devant le peuple.

Pas davantage entre les fonctionnaires : chacun occupe un rang dans une hiérarchie.

Mais entre les administrés.

L’égalité des chances est un enjeu majeur : puisque la carrière administrative n’est pas héréditaire, le pacte adynastique, c’est, d’abord et surtout, l’égalité d’accès à la fonction publique.

M. Saute au gain assignait à l’école deux fonctions : compenser les handicaps sociaux ; former des citoyens, ennemis des prêtres et des rois.

Depuis plus de cent ans, les maîtres d’école remplissaient le second rôle avec un succès éclatant. Mais quid du premier ?

Les examens sont ouverts à tous les talents. Donc, en principe, tout écolier a dans son cartable son bouton de mandarin. Mais, en fait, si ceux qui étudient sont aussi nombreux que les poils d’une vache, ceux qui réussissent sont aussi rares que les cornes de licorne. On peut certes conférer à tous le grade de talent en fleur, mais celui de clerc promu ? Evidemment, ce serait la démocratie - et pas un vain mot, la réalité - puisque le peuple exercerait le pouvoir.

Mais comment concevoir une Administration au sein de laquelle tous seraient préfets ?

Or, mieux vaut être un seul jour mandarin que mille ans dans le peuple, dit le proverbe. Si les heureux élus font l’objet d’une sélection, comment assurer l’égalité des chances ou, si l’on préfère, la promotion du vrai mérite ?

On a tout essayé sous le ciel :

·                limiter les recrutements latéraux, exutoires du népotisme ;

·                supprimer les épreuves d’origine aristocratique (tir à l’arc en musique, composition poétique...) ;

·                neutraliser le subjectivisme de l’examinateur (au royaume des Incas, c’était la course à pied qui donnait le rang de sortie des candidats) ;

·                prendre d’infinies précautions contre son éventuelle complaisance (faire recopier les copies par un scribe, pour empêcher le correcteur de reconnaître les écritures) ;

·                punir de mort les fraudes.

Rien n’y a fait. Les fils de diplômés ont plus de chances que les autres d’être eux-mêmes diplômés.

Pourquoi ?

Le système des examens n’est pas un instrument de mesure du mérite, mais de contrôle des résultats.

Le réussite aux examens  repose sur l’aptitude à comprendre ce que l’examinateur attend exactement du candidat, et la capacité à s’y conformer. Outre que ces deux dons sont inégalement répartis par la nature, qui est né dans un tiroir de commode est mieux placé qu’un autre pour devenir antiquaire.

Dans la course aux peaux d’âne, donc aux places, les enfants de maîtres d’école, et c’était précisément le cas de M. Saute au gain, ne sont pas les plus mal lotis. Papa connaît les filières porteuses.

Toutefois, l’école tend à reproduire les inégalités existantes.

Et ce n’est qu’un début, car la réussite aux examens n’abolit pas les clivages culturels. Les fils d’archevêques sont dans la classe dirigeante comme le poisson dans l’eau, car ils sont tombés dedans quand ils étaient petits. Les rejetons des vieilles familles s’y adaptent en se jouant, car, au bout du compte, les trois micro-cultures de la noblesse, de la bourgeoisie et du mandarinat se réfèrent au même modèle : la vie de cour à l’époque tchéou.

M. Saute au gain n’était pas «  de ce pays-ci « . Jeune clerc promu, il avait dû apprendre ce que certains collègues savaient «  sans l’avoir appris « . Et pas comme on potasse l’histoire ou la philosophie : comme un explorateur observe les moeurs d’une peuplade sauvage.

Mortifié par cette différence, il avait voué une rancune tenace aux «  élites « , dont il faisait pourtant désormais partie.

Il y avait pourtant un moyen : interdire les études supérieures aux enfants de diplômés, apprendre aux académiciens les réalités de la vie en leur faisant nettoyer les étables à cochons, et, pendant ce temps, conférer les titres universitaires aux étudiants de souche prolétarienne les mieux motivés politiquement.

Mais cette solution-là ne serait même pas venue à l’esprit du diplômé, père de famille et ami du juste milieu qu’était M. Saute au gain.

Alors ?

Changer de système, comme avait osé le faire l’impératrice douairière Tseu-hi ?

Cette femme ne respectait décidément rien !

On ne peut tout de même pas inciter les jeunes ambitieux à s’enrichir par le travail et par l’épargne. Dès lors, quel autre exutoire pacifique peut-on offrir aux forceurs de blocus, que le mandarinat, au terme d’une longue et dure sélection ?

L’école reproduit les inégalités existantes, mais imparfaitement. Le cursus traditionnel avait couronné les efforts de M. Saute au gain: il n’était donc pas entièrement mauvais. Certes, les candidats au concours impérial sont tous forts ; beaucoup sont pourtant recalés, puisque c’est un concours ; mais le réduire à une loterie est une mauvaise excuse:

Oui, le poète du siècle peut merder sa composition poètique le jour du concours impérial : le système des examens n’est pas un instrument de mesure du talent, mais de sélection des puissants.

Oui encore, des cancres obstinés ont révélé dans la vie active des aptitudes qu’ils avaient soigneusement dissimulées à l’école. Ainsi, Sage qui crie est devenu un auteur dramatique pétillant d’esprit ; M. Juron de muletier, un  marchand richissime. Mais le père du premier était un grand acteur, celui du second un riche marchand. Ces anciens élèves rétifs n’ont pas eu de handicap social à surmonter.

Contester le système n’était donc pas seulement une consolation, mais d’abord un luxe.

Quant à le réformer...

Un simple bruit, sur un brouillon de rapport, susceptible d’inspirer, par la suite, un avant-projet de réforme, suffisait à semer un émoi qui ne tardait pas à se transformer en agitation.

Pour qui ne siégeait pas au gouvernement, jeter de l’huile sur le feu était assurément de bonne guerre.

Mais sans rien proposer de concret.

Rien, en tous cas, qui n’eut, au préalable, été réclamé à grands cris par les interessés : par exemple, la création de nouveaux postes, et l’augmentation des émoluments.

M. Saute au gain soutenait ces justes revendications sans souci de leur coût, et ce, pour deux raisons : il n’était pas ministre des Finances et tenait la décroissance de la pression fiscale pour une évolution négative. Mais surtout, il soulignait la gravité de la situation, et promettait d’y réfléchir.

Un habile homme !

Ainsi, l’égalité des chances n’était qu’un leurre, qui permettait aux gens en place de faire la part du feu : la promotion des plus avides, récompense de la vertu, et la revanche des moins aptes, récompense du mérite.

Mais, présentées comme les critères de l’action politique, elles chatouillaient au bon endroit ceux qui étaient nés du mauvais côté de la barricade, c’est-à-dire la plupart des gens.

 

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alison 06/07/2010 14:47


le problème n'est pas l'élite ou le divorce entre les élites et le " peuple", c'est l'absence d'égalité des chances qui ne permet plus à notre société française d'avancer...
Pour voir ce qui peut être fait en la matière, voyez ce qui a été mis en place par Hervé Morin, ministre de la défense, au sein de l'armée! de belles idées à prendre et à appliquer à l'ensemble de
la société!


Marinette 05/07/2010 15:51


Je vous invite à régarder une excellente émission sur l'égalité des chances cause nationale ou incantation opportuniste ? Emission au cours de laquelle Hervé Morin, président du Nouveau Centre a
déclaré : ""La diversité souffre des blocages de la société française"
http://hrchannel.com/event/557/recrutement-et-diversite/egalite-des-chances-cause-nationale-ou-incantation-opportuniste