Enfin, des nouvelles de Mao !

Publié le par Nectaire Tempion

 

 Mon prénom personnel public est Mao. Je suis de race tartare - et non pas angora, s'il vous plaît - et de la plus haute extraction.

Boule de soie, mon ancêtre paternel à la dixième génération, possédait un immense palais à Pékin. Le premier de ses serviteurs était l'empereur de Chine.

Mon père, Foumandchou, a pour servante une princesse russe; ma mère, Céleste, emploie une princesse royale de Corée.

Je dois, hélas, me contenter d'une dame Arthur Martin, née Marie Brizard : le grand problème de notre temps, c'est la crise des domestiques.

A l'en croire, ma camériste serait un parangon de bourgeoisie : son père était propriétaire des Galeries Cafougnette, dans le Pas-de-Calais.

En tout cas, elle n'est ni stylée, ni zélée.

Elle me toilette comme il faut, avant un concours de beauté, et me cuisine alors des petits plats : foie de lapin braisé aux carottes, filets de sole pochés au riz, pigeon aux petits pois. Sinon, elle me néglige. Il lui arrive d'oublier son devoir le plus élémentaire : préparer mon repas. Elle ouvre alors une boîte : c'est scandaleux !

Si, comme je le mérite, je gagne un prix de beauté, elle encaisse le chèque. Certes, avec mon argent, elle doit tenir mon intérieur. Et, bien sûr, puisque son rôle est de s'occuper de moi, elle besoin d'une souillon pour faire le ménage.

La femme de ménage actuelle est une Portugaise moustachue. Pas autant que moi, mais presque. Ayant cru voir des souris à la cave, elle s'est déclarée surprise que je n'y descende pas pour les croquer : si le cœur lui en dit...

Pire, elle ose interrompre ma sieste, sur le canapé du salon : elle entre sur ses gros sabots, précédée d’un aspirateur vrombissant.

Du temps de mon aïeul Boule de soie, nul n’eût, en sa présence, passé une serpillière sur un carrelage. Et pourtant, c’était propre : on pouvait manger par terre. On n’en peut, hélas, dire autant de la moquette savonnée par cette Portugaise.

Avant elle, il y a eu une fille noire, qui n’est pas restée, parce que, croyait-elle, les chats blancs portent malheur.

L’antépénultième a disparu après avoir brisé un bibelot abominablement vulgaire, auquel ma gouvernante tenait comme à la prunelle de ses yeux : un chat en céramique de Gallé.

Sincèrement, je me demande où cette dernière recrute mon petit personnel ; mais je ne peux tout de même pas l’embaucher moi-même !

Dimanche, on me transporte chez une minette qui a promis d’être en chaleur. Elle répond au nom ridicule de Patachou, mais son pedigree est irréprochable.

Je suis invité pour trois jours. Pourvu qu’elle soit mieux servie que moi !

 

Mais mon petit doigt, désagréable comme d’habitude (je devrais le faire couper, comme Alcibiade la queue de son chien, ce qui m’ouvrirait une carrière chez les Yakusa), mon petit doigt, dis-je, me donne à entendre que je me suis gouré de mao. Si je persiste, je serai traité de pépère à chat, voire d’impérialiste et même, suprême injure, de réré. J’ai intérêt à réviser d’urgence le Petit livre rouge et Révo cul dans la Chine pop. Le Mao des maos, c’était le grand timonier, grand pilote, dont le patronyme signifiait poil (Ricci 3383), et non chat (Ricci 3393). Honneur à la mémoire du président Poil.

A mon tour, je traite mon petit doigt de bande des quatre. Il reste coi, car il sait que l’entier vocabulaire du capitaine Haddock peut suivre. Et je l’invite, par écrit, à se mettre à jour, car Teng Siao-p’ing, citant un proverbe, a dit : “Qu’importe qu’un chat soit noir ou gris s’il attrape les souris”.

Ma concierge, qui relit mes textes, observe, qu’en l’occurrence, il s’agit d’un chat blanc qui refuse de les attraper. Mon petit doigt revient à la charge : j’ai translittéré le nom du petit timonier en EFEO, et non, comme il sied, en pinyin (Deng Xiaoping), ce qui trahit mon attachement aux quatre vieilleries.

Que faire quand on a son petit doigt et sa cons - non, pas sa conscience, sa concierge - contre soi ?

Résipiscence.

 

Et pourtant, je suis maoïste. A l’envers.

L’histoire est le théâtre d’une dialectique entre révolution et civilisation. Les révolutionnaires agressent la civilisation que défendent les réactionnaires. Mao avait opté pour la révolution, moi pour la civilisation. J’établis, me reprocherez-vous, un parallèle  bien prétentieux. Chateaubriand faisait de même avec Napoléon. Je ne suis pas Chateaubriand, mais Mao n’était pas Napoléon.

Quand le grand timonier, grand pilote a lancé la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, il n’était nullement devenu gâteux : il avait simplement de la suite dans les idées. Et moi aussi. Non content de s’employer à conserver le pouvoir qu’il avait acquis révolutionnairement, il a opprimé, non seulement les simples gouvernés, mais encore les cadres de son propre parti, bien au-delà du nécessaire pour s’assurer, ainsi qu’à son entourage immédiat, ce mode de vie somptuaire et voluptuaire  dont il ne s’est nullement privé, et qui constitue l’objectif ordinaire de la politique. Certes, les partis uniques et les moteurs à explosion doivent être périodiquement vidangés. Les trotskistes, déjà, avaient rêvé de rendre permanente cette période transitoire qu’est la révolution. Mao a  carrément voulu éradiquer la civilisation.

Il a échoué. Les lettres chinoises sont en pleine floraison. Il ne pouvait qu’échouer, car fais ce que je dis, pas ce que je fais. Car l’ancien “poète assassin”écrivait en caractères normaux, et non point “simplifiés”. Car le faste de l’état-major révolutionnaire, c’est le ver dans le fruit, et le poisson pourrit par la tête. Lentement, mais sûrement. Une vieille stratégie chinoise consistait à initier les potentats barbares, qui n’étaient d’ailleurs pas si barbares que ça, plutôt cosmopolites, aux délices de la civilisation. Au bout de quelques générations, ces chefs héréditaires devenaient plus chinois que les fonctionnaires chinois.

Je suis impatient, donc je prêche une grande contre-révolution culturelle aristocratique.

 

 

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