La fraude corrompt tout

Publié le par Nectaire Tempion

                               Sans loi, pas de fraude à la loi.

Sans douanes, pas de douaniers corrompus.

Sans gabelle, pas de faux-sauniers.

Sans captation bureaucratique des objets de fouille, pas de fouilles clandestines, nuisibles à la connaissance archéologique, ni de production de faux, nuisibles à maints égards.

Rêvons un instant. Des travailleurs de la mer repêchent un bronze antique. Ils notent soigneusement le point, se félicitent comme une poule qui vient de pondre, et concluent un contrat avec une société (privée, ça va sans dire) de renflouement ; cette dernière se met en cheville avec une équipe universitaire (privée, ça va sans dire), et un laboratoire (toujours aussi privé) spécialisé dans les soins aux objets sortis de l’eau. Le site est méthodiquement inventorié, un rapport de fouilles exhaustif publié, les plus beaux objets exposés, puis vendus aux enchères publiques. Last but not least, les participants à cette campagne, à commencer par les inventeurs, passent comme il faut à la caisse.

Hélas, dans la vraie vie, les Etats se comportent en maîtres des vestiges archéologiques, avant même qu’on ne les ait détectés. L’Etat italien est un des plus rapaces ; vainement lui objecterait-on que sa création, incongruité romantique, ne remonte qu’à un siècle et demi.

En 1964, trois pêcheurs de Fano sortirent des eaux internationales un grand bronze du IV° siècle, attribuable à Lysippe. Je ne sais depuis quand il faisait trempette dans l’Adriatique. Ils l’importèrent en Italie, pas vu pas pris, malgré son encombrement. Ensuite, à une date que j’ignore, quelqu’un l’exporta d’Italie à destination de l’Allemagne. Pas vu pas pris. Les fonctionnaires italiens, dont l’intégrité est proverbiale (non, pas légendaire, proverbiale) n’exercèrent pas le droit de préemption que l’Etat italien s’est arrogé. Ils n’autorisèrent ni ne refusèrent la sortie de ce volumineux, fragile et précieux objet. Ils ne délivrèrent récépissé du paiement d’aucune taxe. Pas vu pas pris, et sans bakchich.

A se demander si cette œuvre d’art a vraiment transité par le territoire italien.

En Italie, notoirement, le pas vu pas pris est pratiqué avec maestria, mais les Grecs en sont virtuoses. Si les inventeurs avaient amené discrètement leur trouvaille dans une discrète crique hellénique, puis l’avaient expédié, discrètement, en Allemagne. Si, ensuite, quelqu’un avait discrètement donné la pièce à trois pêcheurs de Fano, décédés depuis, pour qu’ils s’en attribuent la découverte et prétendent l’avoir amenée en ce lieu où trône maintenant une copie de l’œuvre. Si…

Abracadabrantesque ? Pas plus qu’un roman de Dumas père.

En 1972, la sculpture est localisée sur le marché de l’art, à Munich. Cette fois, c’est du sérieux, si j’ose emprunter l’expression à l’usurpateur en exercice, à propos de son idylle avec une chanteuse aussi belle que talentueuse, aussi riche que bien élevée. Elle eut mieux fait de m’épouser, moi ; mais foin des digressions.

Pas vu pas pris n’est pas teuton ; plutôt jugulaire jugulaire. On s’installe dans le crédible.

En 1974, l’Etat italien réclame la saisie de l’objet à l’Etat allemand, qui refuse.

En 1977, « le Getty Museum acquiert la pièce pour 4 millions de dollars, et la nomme le « Getty Bronze » en hommage au milliardaire mort un an auparavant… le Getty Bronze est devenu une des pièces phares de la Villa Getty, bénéficiant de sa propre salle au climat contrôlé ».  (Art-Clair .com, le 13/2/10)

Le Getty avait acheté, dans le passé, des pièces dénuées de certificat de provenance. Achats présumés frauduleux. Moi-même, j’ai payé à un pirate chinois, en espèces, sous la table, la table justement, celle dont Henri Morgan, amiral de la Jamaïque, avait soulagé le gouverneur de Panama. Une table en bois doré, du XVII° siècle.. Je redoute que l’Etat papou, quoique apparu beaucoup plus récemment, ne la revendique.

En 2005, puis en 2007, le Getty avait, pour gain de paix, jeté, à la bête italienne, des os à ronger qui n’étaient pas précisément des phalangettes. En 2007, 42 enfants (les œuvres d’art sont les enfants des amateurs) furent sacrifiés à Moloch, qui les prétendaient volés, puis, suprême forfait, exportés illégalement d’Italie, comme si n’importe quelle  légalité était dotée de légitimité. Papon a livré des enfants à l’ennemi. De vrais enfants.

 Une certaine Lorena Mussoni, juge au tribunal de Pesaro, vient de condamner le Getty, au pénal, pour contrebande. Elle a dit que notre sculpture faisait partie du patrimoine inaliénable de l’Etat italien. Ce qui n’est jamais entré dans ce patrimoine y figure donc inaliénablement. Moi qui ne suis pas juge à Pesaro, je situe ce bien dans le patrimoine de la Fondation Getty.

« La même cour, à Pesaro, avait classé en 2007 une précédente affaire sur la restitution de la statue. Le juge d'alors avait estimé "qu'il n'y avait personne à poursuivre à la lumière du droit italien et que le Getty devait être considéré comme propriétaire de bonne foi" de la statue, observe le musée. » (« La Croix », 11/02/2010).

Les gens du Getty ont fait connaître leur intention de faire appel. Mais, jusqu’en cassation, les juges stipendiés par l’Etat italien donneront raison à leur employeur contre un justiciable étranger. Ils feraient mieux d’attraire au civil l’Etat italien, qui trouble la propriété de la Fondation, devant le juge compétent à Malibu, et de réclamer des dommages intérêts.

Post scriptum : merde à Garibaldi !

 

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