Le haïk et le champêt

Publié le par Nectaire Tempion

Si j’étais bourgmestre dans la Flandre  profonde, j’opinerais en ces termes sur la question de la burka, qui deviendrait épineuse si au moins une administrée s’en vêtait :

- Bon, enfin, voilà, je m’en fous (c’est de la ponctuation orale néerlandophone), mais, ja toch (ça, c’est de la ponctuation puriste flamingante), ça va pendant le carnaval, mais le reste du temps, Godverbloem (ça, c’est international et veut dire : Dieu soit loué !), l’autorité de police doit pouvoir à son aise contrôler les identités.

Monsieur Maurice Brunetti, qui fut commissaire de police dans l’Algérie française (pléonasme) a montré de quoi il s’agissait, dans « Les voleurs de soleil », op. cit., pp. 61-63 :

« L’originalité de la Kadria résidait en ce que, sous le couvert de l’anonymat de son haïk, elle se faisait un malin plaisir à déposer, en n’importe quel lieu et à tout moment, le produit fini de sa digestion. Ce faisant, elle était devenue naturellement la bête noire de Youcef Zefzef, le champêt chargé du constat de toutes les infractions grandes ou petites. Souvent l’homme de la loi surprenait la Kadria. Mais pour la confondre et la poursuivre par-devant M. le Juge de paix, il lui eût fallu établir sans équivoque l’identité de la délinquante. Or, ôter son haïk à une femme en public et par la violence eût été un geste profane unanimement condamné. Dans ces conditions Youcef ne pouvait que la houspiller, ce dont il ne se privait pas.

Le douar entier se gaussait. Bien sûr, le travers de la Kadria présentait pour tous des inconvénients, mais on les supportait comme la contrepartie nécessaire d’une distraction qui ne manquait pas de sel : la poursuite sans cesse rebondissante entre le chat Youcef et la souris Kadria. Et même, l’intérêt du jeu s’était accru depuis que l’originale se prétendait l’amie très chère du brave sidi Vincent Auriol, de son état président en exercice de la République française. Le champêt avait beau jurer que cette prétention n’était qu’une aimable plaisanterie, le douar penchait en faveur de la Kadria. C’est que quelques arguments des plus convaincants venaient à l’appui des affirmations de la femme.

Il faut savoir qu’une fois, quelques années plus tôt, Youcef Zefzef était bel et bien parvenu à confondre la délinquante alors que, surprise en flagrante infraction, elle avait fui en perdant son haïk. Procès-verbal en bonne et due forme avait été établi. Or, quelque temps après, alors que l’on attendait l’exemplaire condamnation, Kadria avait été convoquée chez M. le Juge de paix. Le magistrat lui avait signifié, avec quelque déférence lui avait-il semblé, le classement pur et simple de l’affaire. Et le juge avait pris la peine de préciser : « grâce à M. le Président de la République française nouvellement élu ». Kadria avait été surprise. Elle n’avait pas l’honneur de connaître ce Monsieur qu’on disait être le premier des Français. Elle ne se souvenait pas d’avoir favorisé, en aucune manière, son élection. Mais qu’il se fût personnellement intéressé à son cas obscur de pollueuse de voie publique, dans ce douar perdu de Taoughazout ; qu’il lui accordât le pardon contre l’acharnement des officiels ; qu’il prît la peine de le lui faire savoir par le magistère de la première autorité judiciaire de l’endroit, celle –là même qui aurait dû la condamner !... voilà qui prouvait à l’évidence l’amitié que lui vouait à elle, Kadria, M. le Président de la République française. Elle en était convaincue, et avec elle tout le douar. Du coup, elle avait acquis une assurance qui frisait la bravade. Youcef Zefzef, de son côté, s’acharnait d’autant à la confondre. Non sans un certain panache, pensait-on, à cause des risques qu’il endossait. »

Je laisse mon lecteur, ou plus exactement celui de l’auteur un peu longuement cité (mais je fais sa pub), tirer la leçon de cette histoire, sans doute améliorée, mais pas entièrement fictive. Selon qu’il sera républicain ou partisan de laisser vivre pour vivre (Guichardin), il tirera dans un sens ou dans l’autre la couverture à lui. Va-t-on vers un compromis à la belge ? Les sectaires le ressentiraient comme une noire trahison.

 

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