Le repos du lettré

Publié le par Nectaire Tempion

 

  

Beaucoup de candidats, peu de lauréats.

Ceux qui apprenaient par milliers maximes, vers et autres citations étaient plus nombreux que les poils d’une vache ; les carpes qui devenaient dragons, à l’issue du concours (une redoutable invention chinoise) étaient moins rares que le corbeau blanc, mais la plupart des candidats étaient quand même recalés, du moins sous les dynasties ming et ts’ing. Le Vieux Bouddha abrogea le système en 1905. Il fut repris en France, sous le nom d’ENA, en 1945, mais les matières au programme ont cessé d’être littéraires.

L’heureux lauréat entrait dans la fonction publique. Il se hâtait d’y faire son beurre, par la corruption, puis, sauf accident, prenait sa retraite vers la cinquantaine. Certains énarques pantouflent au bout de dix ans, et dirigent ensuite des affaires juteuses. Mais pour eux, l’âge de la retraite est beaucoup plus tardif.

Le mandarin émérite se retirait volontiers dans un pavillon faussement modeste, meublé de façon faussement modeste, dans un jardin faussement modeste, le tout ayant englouti une fortune (surtout le jardin). Il y goûtait, enfin, les loisirs du lettré (les énarques sont illettrés), n’hésitant pas à lire des cochonneries en langue vulgaire qui circulaient sous pseudonyme et sous le manteau. Œuvres de recalés besogneux, déchets du système, ou de lettrés non-conformistes ? Pas vus pas pris. L’incognito n’est pas percé du Maître du pavillon où l’on discute des origines, auteur au XVII° siècle des pires incongruités, dans un conte rebaptisé par Monsieur Rainier Lanselle, qui l’a traduit chez Picquier, « Les latrines de la fortune ». Des chiottes ouvertes au public y reçoivent pour enseigne : « salle des Noblesses », et le traducteur verse en note : « littéralement, “grande salle (d’apparat) des différents degrés de la hiérarchie nobiliaire” ».

Si vous n’êtes pas choqué, ça prouve que vous ne respectez rien.

 

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