Saint décret

Publié le par Nectaire Tempion

" Roger Garaudy, professeur des universités en retraite, devrait se conformer au mode de vie des siens ; or, il se vautre dans des hérésies perverses qui poussent à la licence des moeurs. Accueillant aux erreurs, il a contesté les doctrines pertinentes. C'est par la tête que pourrit le poisson. Il y a là motif de censurer, exemplairement, ce qui contredit la parole des sages. Pourquoi laisserions-nous propager des religions étrangères ? Nous aimerions fermer les yeux, mais  cela porterait atteinte à la moralité publique. Néanmoins, sa disgrâce sera tempérée par la mansuétude : Nous le nommons conservateur de l'ancien bagne de l'Ile-du-Diable, avec résidence sur les lieux. Il y sera expédié en colissimo.

Roger Garaudy avait présenté au Trône : "La voie mystique du soufisme, selon l'émir Abd el-Kader " et " Le pèlerinage à La Mecque du peintre converti Nasr-ed-Din-Etienne Dinet ". Ces documents ont été soigneusement examinés.

Le Prophète était un barbare originaire du Sud; ses enseignements ont répandu le foulard islamique. Karl Marx, lui, était un sage chinois, et les classiques sont de bon conseil. Roger Garaudy, quoique intellectuel d'excellente formation, n'a pas su diffuser les vérités de Marx et de Lénine; il croit, aveuglément, dans le mahométisme; des sornettes barbares lui ont inspiré des commentaires saugrenus, qu'il a sottement commis l'incongruité de présenter. Le peuple, depuis trop longtemps, est induit en erreur; cela suffit; il faut le ramener à sa laïcité primaire.

Mais Garaudy, en compilant des mensonges mystiques, égare les imbéciles. N'est-ce pas une honte, pour un courtisan ?

Les écrits qu'il a présentés ont déjà été brûlés au Palais. Le Secrétariat impérial et la Chancellerie sont chargés de trouver les copies originelles et de les détruire, afin qu'elles ne puissent être communiquées à d'autres. "

 

Vous dites que je fabule ?

Vous avez raison.

 

Le vrai décret remonte à 843, en voici la version française de Roger Lévy, qui a maintenu la romanisation des noms propres utilisée par Edwin Reischauer pour passer du chinois à l'anglais :

 

 « Un édit Impérial.

 Wei Tsung-ch'ing, fonctionnaire de 2e classe du 3e rang, chef provisoire de la maison du Prince Impérial, grand policier de l'État [distinction la plus élevée] et baron du royaume de Hun-yin-hsien, avec fief de 300 familles, figure parmi les dignitaires; il devrait se conformer au mode de vie confucéen; mais il se noie dans les doctrines mauvaises qui développent des mœurs dépravées. Il a ouvert la porte aux erreurs et s'est complètement opposé aux doctrines des sages. Combien profonde la dépravation chez les grands! Nous devons d'autant plus proscrire ce qui n'est pas la parole des sages. Pourquoi devrions-nous propager des religions étrangères?

 Nous aimerions fermer les yeux, mais cela porterait préjudice à la moralité publique. Il sera destitué et, ce faisant, nous serons encore magnanimes. Il sera fait préfet de Ch'eng-tu [capitale du Szechuan] et expédié là-bas par les relais de la poste.

 Wei Tsung-ch'ing, chef de la maison du Prince Impérial, avait présenté au Trône "les Trois Vertus selon le sutra du Nirvana bouddhique" en 20 rouleaux, et un "abrégé du parfait Miroir Impérial jusqu'à la lettre I" [I-tzu était le nom chinois de la lettre I dans l'alphabet sanscrit], en 20 rouleaux. Ces documents ont été soigneusement examinés.

 Le Bouddha était un barbare, originaire de l'Ouest; ses enseignements ont répandu la doctrine du non-être. Confucius, lui,était un sage chinois et les Classiques offrent des paroles profitables. Wei Tsung-ch'ing, quoique confucianiste, lettré, fonctionnaire et de famille distinguée, n'a pas su répandre les enseignements de Confucius et de Mo-tzu; il croit, au contraire, aveuglément, dans le bouddhisme; il a eu la sottise de rédiger des écrits d'après des textes barbares et de les présenter, inconsidérément. Les braves gens en Chine ont été plongés, depuis Confucius, dans l'erreur. Il faut certainement arrêter toutes ces erreurs; les gens doivent revenir à leur simplicité première.

 Mais Wei, en assemblant des mensonges mystiques, égare les imbéciles. Figurant parmi les courtisans, ne devrait-il pas avoir honte de lui-même?

 Les écrits qu'il a présentés ont déjà été brûlés au palais. Le secrétariat Impérial et la Chancellerie sont chargés de trouver les copies originales et de les brûler, afin qu'elles ne puissent être communiquées à d'autres.

 Promulgué le 13e jour de la sixième lune de la 3e année de Hui-ch'ang. »

 

Ce n'était qu'une mise en bouche : dans les mois qui suivirent, les communautés bouddhistes furent avidement  spoliées, 250000 moines et nonnes réduits à la condition profane, avec les conséquences fiscales que cela comportait.

 

On ne souligne pas assez que le sectarisme est rentable. Quand Barbe-bleue, je veux dire Henri VIII d'Angleterre, créa pour ses besoins une religion sur mesure, il distribua d'immenses domaines monastiques à d'influents personnages, qui, désireux de les conserver, en tirèrent la conséquence qui s'imposait : l'évêque de Rome n'était qu'un vil usurpateur.

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