Time is money

Publié le par Nectaire Tempion

 

Tous connaissent l’anecdote des singes. En voici la version du Lie-tseu, dans la Pleïade (traduction Grynpas) :

« A Song vivait un amateur de singes. Il aimait les singes et en possédait tout un troupeau. Il était capable de comprendre leurs désirs et les singes [de leur côté] comprenaient leur maître. Il restreignait sa propre nourriture pour satisfaire les singes, mais survint une disette et il dut diminuer la nourriture des animaux.

Cependant, craignant que ceux-ci ne se rebellent, il leur dit tout d’abord avec ruse : “Si je vous donnais le matin trois châtaignes et le soir quatre, cela suffirait-il ?” Tous les singes se levèrent, furieux. Se ravisant, il dit alors : “Soit, vous aurez le matin quatre châtaignes et le soir trois. Sera-ce suffisant ?” Les singes se couchèrent, satisfaits.

C’est ainsi que les êtres, les uns habiles, les autres sots, se dupent les uns les autres. Le saint dupe, grâce à son intelligence, la foule des sots de la même façon que fit l’amateur de singes qui dupa ceux-ci. Sans changer le nom, ni la chose, il sut les rendre furieux, puis joyeux. »

Reprenons.

Le maître des singes, bourgeois sentimental, mais gestionnaire attentif, déjà confronté, comme tout capitaliste, à la baisse tendancielle de son taux de profit, subit la mondialisation. La croissance populo-chinoise contribue à propulser le baril jusqu’à des sommets inouïs, ce que voyant des latifondistes barbares convertissent en végétaux à éthanol les céréales des Tchéou, d’où une disette des produits propres à l’alimentation du bétail, et les prix qui montent à l’avenant. Le président de la FNSEA me le disait encore ce matin : quand César met la main au cul d’une vache, ça ne remplace pas une politique agricole commune résolument protectrice de nos éleveurs.

A regret (le bon maître), l’expoiteur résolut de mettre le personnel à la portion congrue : sept châtaignes par jour. C’était ça ou délocaliser à Curaçao, paradis fiscal où il se reconvertirait dans l’élevage des perroquets.

Rompu à la négociation collective, il offrit trois châtaignes le matin, quatre le soir.

Bien entendu, manif.

Qu’à cela ne tienne : quatre le matin, trois le soir ; marché conclu, car les prolétaires quadrumanes, malins comme des singes,savaient qu’ils n’obtiendraient pas plus que cet avantage social.

Un avantage effectif, car quatre plus trois valent plus que trois plus quatre, quand un laps de temps intervient entre les deux. Quatre châtaignes tiens valent plus que tu les auras ce soir, un bien actuel plus qu’un bien futur. C’est le fondement du honteux commerce où s’illustra Shylock. Sans parler du placement de la septième châtaigne sur le marché à terme des denrées agricoles.

Conclusion : obnubilés par la croyance en l’incommensurable bêtise du peuple, les commentateurs n’ont pas vu qu’une négociation collective avait abouti. Ce qui, d’ailleurs, donne la mesure, donc les limites, de la négociation collective. Après le grand soir, les singes libérés de l’oppression se goinfreront de caviar, de homard et de foie gras, judicieusement arrosés de Condrieu pour les deux premiers, et de château d’Yquem pour le troisième. Suprême délice : ils mangeront la cervelle des singes appartenant aux classes noires.

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